"Pardon, je suis une personne"
Par Rédaction blog bioéthique le mardi 12 avril 2011, 10:50 - 1-Bioéthique en général - Lien permanent

Dans cette tribune publiée par Le Figaro (12 avril 2011), Mgr Pierre d'Ornellas, archevêque de Rennes, chargé de la bioéthique au sein de la Conférence des évêques de France, revient sur le projet de loi de bioéthique adopté par le Sénat le 8 avril 2011.
Hier, un « sage » du Palais du Luxembourg m'a étiqueté d'un étrange nom : « bébé-thalys ». J'en suis tout remué ! Quel avenir me préparez-vous par vos noms ? Pour vous, qui suis-je ?
En 1994 et 2004, j'étais le « grand absent » des lois de bioéthique qui, pourtant, statuaient sur les conditions de ma conception. Tout le monde me désirait. Aucun ne parlait de moi. Étais-je leur rêve ou un mythe ? Aujourd'hui, certains m'imaginent de tel sexe ou avec tel trait. D'autres me veulent « zéro défaut ». Votre diagnostic prénatal est en vue de me guérir in utero. Pourquoi donc vouloir me dépister systématiquement ? Mon nom serait-il « bébé-problème » ? Dois-je être traqué ? Faites donc confiance au soignant qui aide ma mère, surtout s'il me croit vulnérable !
Les grands, à New York, dans une belle Convention (1), ont estimé que mon « intérêt supérieur » devait être la « considération primordiale » de vos décisions d'adultes. C'était en 1989. Y pensez-vous ? Ils ont établi mon droit à connaître mes « parents ». Mais vous, vous vous êtes mis dans un grand embarras. Vous estimez que mes parents sont ceux qui me font grandir avec amour. C'est bien. Mais pourquoi, à votre gré, m'avoir assigné une origine génétique inconnue ? Certains de mes frères et sœurs en souffrent. D'autres sont satisfaits de cet anonymat.
Puis-je faire une remarque de bon sens ? Vous avez en votre corps des cellules destinées à me donner la vie. Par égard pour moi, n'en faites pas n'importe quoi. Elles vous engagent à une responsabilité infiniment plus belle et grave que le don d'organes, de tissus ou de cellules. Savez-vous ? Je suis « moi » grâce à ma filiation. J'ai besoin de cette origine filiale. Ne la brouillez pas ! La trafiquer mène à des impasses, à des violences rentrées. D'ailleurs, pour choisir ma lignée génétique, m'avez-vous demandé mon avis ?
De même, vous avez décidé sans moi de m'utiliser pour guérir. Pour vous justifier, vous me cherchez le meilleur nom. « Bébé-médicament » ! Ce nom choque car il me désigne comme objet pour guérir. Alors vous dites : « bébé du double espoir », « bébé-docteur », « bébé-sauveur ». Comme vous, j'ai l'espoir que ma sœur ou mon frère aîné guérira. Vos représentants ont enfin compris que mon cordon ombilical est une « ressource thérapeutique ». Dépêchez-vous d'en organiser très largement la collecte. Cela vous évitera de m'utiliser. D'ailleurs, vous saviez que je mérite le respect puisque vos lois statuent encore que le « bébé sauveur » n'est qu'« expérimental ». Mais alors, pourquoi vos « sages » ont-ils voté la banalisation de mon utilisation pour guérir ? Instrumentaliser ma conception est si blessant pour moi ! Chercher la guérison suffit-il à faire de moi un moyen ?
Sous prétexte que deux femmes prennent le Thalys pour se faire faire un bébé comme moi en Belgique, vos « sages » ont voté que cela se réalise en France. Suis-je donc un simple objet de fantasmes ? Et mon intérêt supérieur, qu'en font-ils ? Apparemment, ils le défendent puisqu'ils maintiennent le refus de la gestation pour autrui où moi, je subis un abandon, et ma « mère », une sorte d'esclavage. Mais ont-ils songé à mes droits, au moins celui d'avoir un père et une mère ? Ce qui, selon 90% des Français (2), est le mieux pour moi ! Pourquoi m'infliger une filiation incohérente ? En France, mes droits ne pèsent-ils donc plus rien face à ces désirs d'adultes, qui ne sont pas des droits ?
Les noms que vous m'infligez ne reflètent-ils pas vos rêves d'adultes ? Ni sauveur ni docteur, ni objet ni moyen, je suis une « personne ». Tel est mon nom. Unique est mon visage. Je vous en prie, aimez-moi pour moi-même ! J'apprécie les cathos qui disent : « la personne est la seule créature que Dieu a voulue pour elle-même. » Leur regard profond rejoint nombre de vos penseurs qui reconnaissent que, bébé, j'ai le droit d'exister pour moi-même.
Reste un nom, celui du plus petit d'entre les miens : « embryon humain », mon frère en humanité. Pourquoi donc vos « sages » manquent-ils de confiance en la science en autorisant sa destruction ? L'interdire est loin d'être hypocrite ! Au contraire, j'y vois votre cohérence. Elle me donne confiance en vous, les adultes, qui portez les choix de l'avenir.
J'attends beaucoup de la science. Elle ira loin en respectant mon frère en humanité. Respectez aussi ma filiation, et accueillez-moi avec joie, en m'adoptant si besoin. Je n'y peux rien d'être petit, entièrement confié à votre responsabilité d'adultes. Pardon d'être une personne !
Mgr Pierre d'Ornellas
Archevêque de Rennes
Chargé de la bioéthique au sein de la Conférence des évêques de France
(1) - ONU, Convention internationale des droits de l'enfant, 20 novembre 1989
(2) - INSEE Première, n°1339, mars 2011
Commentaires
Et si ce manifeste émouvant pouvait être co-signé par tous ceux qui se reconnaissent dans ce qui fait la dignité unique et inaliénable de chacun de nous, de chaque être humain, de notre humanité commune, dignité reçue ?
Pour être envoyé aux responsables politiques afin de les éclairer en dehors des conjectures et pressions scientifiques ou économiques...
Une mission du Parvis des Gentils intitulée "A la personne inconnue"...
Monseigneur, cette tribune très intéressante,rappelle à juste titre que la personne humaine n'est pas un objet et que l'on ne peut l'instrumentaliser y compris pour servir de justes causes qui sont notamment des finalités thérapeutiques. Pour l'avoir lue attentivement,je crois cependant devoir vous dire ,à vous qui êtes mon évêque, qu'elle suscite pourtant un certain malaise. Peux t - on comme vous le faites considérer que ceux qui n'admettent pas que l'embryon est une personne dès l'instant même de la conception sont pour autant incapable d'un comportement éthique? Peux t- on comme vous le faites aussi , assimiler le texte voté par le Sénat à la permission de faire des expérimentations sur des être humains capables d'expression et de conscience alors qu'il s'agit d'embryons à un stade de développement si peu avancé que le fait de les qualifier de personne est justement l'objet du débat? Enfin le procédé que vous employez qui consiste à faire parler un embryon comme s'il s'agissait d'un enfant viable rappelle les méthodes de mouvements prolife américains les plus extrémistes . On peut légitimement craindre que cela desserve votre cause dont pourtant je partage la finalité. L'éthique de conviction ne permet pas de justifier tous les moyens , en le faisant vous vous placez dans la même logique que ceux qui justifient les expériences sur l'embryon à des fins thérapeutiques même si vous poursuivez des buts opposés.En vous questionnant ainsi vous comprendrez sans doute qu'il s'agit moins d'une critique gratuite que d'une participation à la réflexion de l'Eglise dont la Tradition nous apprend qu'elle concerne tous les fidèles:"soyons attentifs à ce que dit chacun des fidèles, car en tout fidèle, c'est l'Esprit Saint qui inspire"( Saint Paulin de Nole) .Pardon de vouloir être chrétien.
Réponse de Mgr Pierre d’Ornellas le mercredi 13 avril 2011 à 14:18
Monsieur,
Je vous remercie de cette citation de saint Paulin de Nole.
Vous m’invitez à relire mon texte car votre analyse m’a surpris. Je crois être assez précis : celui qui parle est un « bébé ». La seule fois qu’il est question de l’« embryon humain », il est question de son « frère en humanité ». Quand le bébé dit son nom, il dit : « Je suis une personne » ; c’est le « bébé » qui « parle » et c’est également lui qui dit la dernière phrase. L’instruction Dignitas personae du 8 septembre 2008 qui vient de la Congrégation pour la Doctrine de la Foi au Vatican est assez précise : « L’embryon humain a donc, dès le commencement, la dignité propre à la personne ». Les termes employés sont très précis. Vous pourrez relire les numéros 4 et 5 de cette instruction qui sont très éclairants et qui s’appuient sur « les conclusions scientifiques elles-mêmes » sans « s’engager expressément dans une affirmation de nature philosophique. »
Vous avez raison d’être chrétien, disciple du Christ qui est « sagesse de Dieu » dit saint Paul.
+ Pierre d’Ornellas
Bravo, Monseigneur, votre texte est parfait.
Comme le dit MR, s'il pouvait réunir les signatures de ceux qui se battent pour la vie ...
Merci, Monseigneur.
Qu'est-ce qu'ètre chrètien ?
N'est-ce-pas essayer de connaitre et de vivre l'enseignement du Christ dans l'évangile qui dit : "ce que vous avez fait au plus petit d'entre les miens, c'est à moi que vous l'avez fait !" ? Jésus a toujours défendu au sens noble du terme le plus faible. Il a chassé les vendeurs du Temple qui ne respectaient pas le sens sacré de ce lieu de l'Alliance avec Dieu, qui préfigurait son Corps. Aujourd'hui, nous sommes, en tant que baptisés, le temple de Dieu et le corps du Christ. Peut-on choisir et prendre ce qui nous arrange ? C'est exigeant, cette cohérence toujours à creuser et à parfaire, mais y-a-t-il plusieurs manières d'ètre du Christ aujourd'hui ?
Le prophète Isaie, parlant au nom de Dieu a écrit : "Tu a du prix à mes yeux et je t'aime ! ". Une telle parole a été une lumière et un guide pour beaucoup. La rappeler 25 siècles plus tard, fait du bien et devient un précieux encouragement.
Continuons ensemble à réfléchir, à éclairer et à former notre conscience dans le respect de celle de chacun. Vivons les jours prochains de la Passion pour devenir capable d'ètre chrétien, en vérité et en communion avec tous ceux qui, touchés aujourd'hui par le Christ, seront les baptisés de Paques !
Merci pour ces échanges qui conduisent à approfondir ce qui est au coeur de la foi, ce qui nous fait VIVRE !
@ Mgr d'Ornellas (suite à votre réponse à M. Legrand)
Attention alors à l'introduction de votre lettre qui, sur ce blog, indique "fait parler l'embryon à la première personne".
Merci toutefois pour ce texte qui soulève de nombreuses interrogations pertinentes.
Monseigneur,merci beaucoup pour votre réponse et pour le lien avec le texte romain que je vais lire avec profit. Mon analyse , qui vous étonne se fonde sur la phrase d'introduction à votre texte :" Mgr Pierre d ' Ornellas.....fait parler l'embryon à la première personne", émanant de la rédaction de ce blog bioéthique.Je retiens de votre réponse que ce n'est pas ce qu'il fallait lire. Merci pour ces utiles précisions.
Monseigneur,
Votre texte courageux m'a beaucoup impressionné. Il présente, à mon sens, une certaine symétrie, complémentarité, avec ce film (anglo-saxon, je crois) où l'on filme un avortement et où l'on voit le cri au silence assourdissant de cet "embryon", de cette Personne que l'on tue et qui, pourtant , comme le rappelle Monique, a depuis vingt-cinq siècles "du prix à mes yeux" pour le Dieu des juifs et des chrétiens!
Merci.
Monseigneur,
Merci de votre travail sur la bioéthique, et particulièrement d'engager le dialogue avec le monde avec ses termes et ses concepts, sans vous contenter de "plaquer" le discours de l'Eglise, sans renoncer non plus à l'annoncer.
La qualité de votre réflexion et la clarté de son expression sont précieuses et permettent de faire avancer chacun, catholique ou non.
Bien cordialement.
Monseigneur, je remarque que la phrase d'introduction à votre tribune du Figaro qui mentionnait "Mgr Pierre d'Ornellas.. fait parler l'embryon à la première personne" qui avait justifié mon questionnement et votre étonnement a maintenant disparu. Cela prêtait sans doute à ambiguité. Dont acte.
Monseigneur,
Nous trouvons votre texte tès beau et juste.
Au titre notre fédération départementale des Associations Familiales Catholiques, nous avons rencontré nos députés puis sénateurs pour des entretiens sur cette loi d'au moins une heure chaque fois. Ces rencontres ont permis un dialogue vrai et riche et parfois un changement de vote.
Je me demande s'il ne serait pas utile d'envoyer votre texte aux députés avant qu'ils n'adoptent, cette fois définitivement, cette loi "enjeu d'humanité"
Pour notre part, nous le remettrons aux députés que nous allons rencontrer à nouveau.
Respectueusement
percutant.